Rencontres passées

 

CYCLE 2019-2020

Mercredi 2 octobre 2019 

LE FILS DE JOSEPH 

d’ Eugène Green, en présence d’Eugène Green, débat animé par Benoît Chantre (ARM)

Un jour viendra où l’on ne dira plus, devant un film d’Eugène Green, que le bruit d’un tiroir est une citation de Bresson, que les jambes vues en train de descendre un escalier sont une citation de Bresson, que le petit âne sur la plage se retournant vers le spectateur est une citation de Bresson. Il y a une manière de ne pas vouloir voir qui consiste à voir des citations à la place de ce qu’on n’avait pas vu. Depuis que Bergotte, suivant les conseils d’un critique, est mort foudroyé par un « petit pan de mur jaune », nous avons pris l’habitude de ne regarder les œuvres que dans les marges, à côté de ce qu’elles donnent réellement à voir. Eugène Green, lui, filme ce qui a lieu, dans l’émotion qui bouleverse un visage ou la présence intérieure qui jaillit d’une voix très retenue. Il est toujours « ponctuel » – et donc invisible, puisque n’apparaissent que ceux qui sont en retard sur l’événement et se laissent emporter dans le tourbillon de la vie mondaine. Comme l’écrit Pascal, pour dire la juste distance à l’œuvre et à l’autre : « Ainsi les tableaux vus de trop loin et de trop près. Et il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu. » Celui qui est ponctuel « ne réussit pas », comme le déclare l’un des personnages du film. Il est hors champ. Il peut alors montrer ceux qui se montrent, mais aussi les autres, qui sont révélés dans la lumière.

Eugène Green épingle les premiers au passage, moins pour se venger du milieu littéraire, qu’il n’avait pas encore croqué dans ses films, que pour signaler que quelque chose est en train de vraiment apparaître dans son film, que ces gens sont là pour ne pas voir. Ainsi l’écrivain branché, trop insignifiant pour avoir le moindre mot à dire, et qui pourtant vient d’obtenir le Prix Conlong. Mais aussi Violettte Tréfouille, la critique affolée (éblouissante Maria de Medeiros, profil d’aigle, fume-cigare et remarques à contre-emploi). Et encore Oscar Pormenor, l’éditeur cynique (splendide Mathieu Amalric, qui de satanique au départ devient in fine aussi émouvant, sur la plage où il retrouve son fils « naturel » et sa mère délaissée, que Léontès à la fin du Conte d’hiver). Tout ce petit monde parisien couche, publie, s’agite de ne pas vouloir voir ou entendre la Parole. Or celle-ci ne cesse de parler dans le silence. Celui d’un blanc sur un mur. Elle crie de ne pas tuer. Le couteau est pourtant là, appuyé sur la gorge du géniteur enfin trouvé et maintenant bâillonné par son propre fils, menotté au fauteuil soudain renversé. Vincent voit son geste criminel arrêté. Il se relève et replie la lame. Il a gagné contre son ressentiment, contre sa colère d’enfant sans père, tournant dans sa cage en quête désespérée d’un nomSoudain intimé de ne pas tuer, il a trouvé le « Dieu lointain qui vient du dedans », pour citer Levinas. Nous allons bientôt le voir sourire.

Prisonnier dans sa chambre bleue, face à une affiche représentant Le Sacrifice d’Abraham du Caravage qui lui avait inspiré son premier geste parricide, Vincent a fini par renoncer à sa vengeance (ou par comprendre la peinture). Il épargne son père « selon la chair » et s’enfante un père « selon l’esprit » : celui qui le saisit par le bras, dans le hall de l’hôtel, au moment où il prend la fuite après avoir renoncé à l’acte parricide. Cet homme s’appelle Joseph (parfait Fabrizio Rongione, qui jouait un rôle assez proche dans La Sapienza). Et Joseph devine qu’il s’est passé quelque chose, dans la suite de l’hôtel où son frère Oscar Pormenor fornique et décide de qui doit apparaître ou non sur la scène littéraire. Quelque chose a eu lieu, à quoi Joseph n’a pas assisté, qu’il va essayer de comprendre après coup avec Vincent. Les deux amis vont au Louvre contempler le Christ mort de Champaigne. Ils voient la plaie au côté droit. Puis le Joseph de La Tour : l’outil du charpentier a la forme de la croix, qui dit le choix de ne pas apparaître ou celui d’apparaître d’une façon paradoxale. Est-ce alors Joseph, en passe de devenir un père spirituel, qui explique à Vincent les images, ou est-ce Vincent, son fils spirituel, qui fait comprendre à l’oncle qu’il est mis au monde par le neveu ? Les deux vivent une même initiation. Vincent se recompose une famille autour du sacrifice qu’il a fait de sa vengeance. Son acte, qui est un non-acte, engendre un père, un fils et une mère.

Elle s’appelle Marie (bouleversante Natacha Régnier, qu’on retrouve enfin chez Eugène Green, après Le Pont des arts). Elle accepte de rencontrer Joseph, que tient tant à lui présenter Vincent. On ne sait plus trop alors qui enfante qui par la Parole. A chaque fois, deux sommets du triangle en engendrent un troisième : Marie et Vincent engendrent Joseph, Vincent et Joseph engendrent Marie, Marie et Joseph engendrent Vincent. Reste à dire maintenant cette famille, à la nommer comme telle. L’incarnation aura lieu sur une plage de Normandie (magnifiques images de Raphaël O’Byrne), où tous les trois marchent vers la mer, Marie montée sur un âne, pour échapper à une traque organisée par Pormenor. Car le géniteur veut se venger d’un crime qui n’a pas eu lieu. Il cherche à tuer une seconde fois celui dont il ignore qu’il est son fils. De la chambre bleue, qui était close, à la mer ouverte sur l’infini, l’espace s’est métamorphosé. Les trois engendreurs-engendrés sont maintenant sur le même plan, celui où nous venons de les rejoindre à notre tour. L’événement est saturé de présence. La réaction ne se fait donc pas attendre : des militaires et des policiers, bras armés d’une société bâtie sur le refus d’entendre et de voir – sur le refus du miracle, donc -, font irruption sur la plage, suivis par Pormenor. Ce dernier reconnaît l’enfant qu’on vient de menotter : c’était bien lui, son agresseur. Mais, quand Marie et Joseph, interrogés, reconnaissent Vincent comme leur fils, le géniteur est foudroyé. Il présente ses excuses, les yeux rougis par l’émotion. Et il se retire. Les trois amis repartent sur la plage. Vincent brise alors le triangle. Il laisse ses parents marcher seuls, qui déjà s’enlacent. Mais il n’est plus exclu du couple. Remarquable Victor Ezenfils, dont c’est le premier film, et dont le visage prend si magnifiquement la lumière.

Benoit Chantre

 

 

CYCLE 2018-2019

Lundi 1er octobre 2018 

BRAGUINO

de Clément Cogitore, en présence de Clément Cogitore,, débat animé par Benoît Chantre (ARM)

Clément Cogitore est un artiste plasticien, né en 1983, dont le travail est exposé et projeté dans de nombreux musées et centres d’arts (Parlais de Tokyo, Centre Georges Pomidou, Moma de New York…). Son travail porte sur les rituels, la mémoire collective, la figuration du sacré et la perméabilités des mondes.

 

 

 

 

 

 

« Au milieu de la taïga sibérienne, à 700 km du moindre village, se sont installées 2 familles, les Braguine et les Kiline. Aucune route ne mène là-bas. Seul un long voyage sur le fleuve Ienissei en bateau, puis en hélicoptère, permet de rejoindre Braguino. Elles y vivent en autarcie, selon leurs propres règles et principes. Au milieu du village : une barrière. Les deux familles refusent de se parler. Sur une île du fleuve, une autre communauté se construit : celle des enfants. Libre, imprévisible, farouche.  Entre la crainte de l’autre, des bêtes sauvages, et la joie offerte par l’immensité de la forêt, se joue ici un conte cruel dans lequel la tension et la peur dessinent la géographie d’un conflit ancestral. »


Lundi 3 décembre 2018

DESPUES DE LUCIA

de Michel Franco

Séance ARM, animée par Jean-Pierre Dupuy (Université de Stanford)

>>>écouter la conférence de JP Dupuy (20mn)

Lucia est morte dans un accident de voiture il y a six mois ; depuis, son mari Roberto et sa fille Alejandra, tentent de surmonter ce deuil. Afin de prendre un nouveau départ, Roberto décide de s’installer à Mexico. Alejandra se retrouve, nouvelle, dans une classe. Plus jolie, plus brillante, elle est rapidement la cible d’envie et de jalousie de la part de ses camarades. Refusant d’en parler à son père, elle devient une proie, un bouc émissaire. »

Jean-Pierre Dupuy est professeur émérite à l’Ecole Polytechnique, et professeur titulaire à l’université Stanford. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels : Pour un catastrophisme éclairé (Seuil, 2002) ; La Panique (Les empêcheurs de penser en rond, 2003) ; Petite métaphysique des tsunamis (Seuil, 2005); Retour de Tchernobyl : Journal d’un homme en colère (Seuil, 2006) ; La Marque du sacré (« Champs Flammarion », 2010, Prix Roger Caillois 2011) ; L’Avenir de l’économie. Sortir de l’économystification (Flammarion, 2012) et La Jalousie (Seuil, 2016).


Lundi 23 janvier 2019

TROIS ENTERREMENTS

de Melquiades Estrada

de Tommy Lee Jones

Séance animée par Laurence Devillairs (ICP)

>>écouter la conférence de Laurence Devillairs (20mn)

Cette version contemporaine du western au pays des morts est une (en)quête menée par Pete Perkins pour retrouver l’assassin de son meilleur ami, Melquiades Estrada. Il va offrir à ce meurtrier une magnifique leçon sur la vie des hommes, le sens des valeurs, le respect de la vie.

Laurence Devillairs est normalienne, agrégée et docteur en philosophie. Spécialiste de Descartes et du cartésianisme, elle a publié Descartes, Puf, « Que Sais-Je ? », 2013 ; 100 Citations de Philosophie, Puf, « Que Sais-Je ? », 2015 ; Fénelon, un génie méconnu, Pocket, 2012 ; La Philosophie de l’infini de Fénelon, éd. du Cerf, 2007 ; Descartes et la connaissance de Dieu, Vrin, 2004 ; Descartes, Leibniz et les vérités éternelles, Puf, 1998. Et des ouvrages à destination du grand public : Un bonheur sans mesure, Albin Michel, 2017 ; Guérir la vie, Puf, 2017 ; Brèves de philo, Seuil, 2010.


Lundi 4 février 2019

LE DIABLE PROBABLEMENT

de Robert Bresson

Séance ARM, animée par Jérôme Thélot

« Ce qui m’a poussé à faire cette œuvre, c’est le gâchis qu’on fait de tout. C’est cette civilisation de masse où bientôt l’individu n’existera plus. Cette agitation folle. Cette immense entreprise de démolition où nous périrons par où nous avons cru vivre. C’est aussi la stupéfiante indifférence des gens sauf de certains jeunes plus lucides ».

Bresson, 1977.

Jérôme Thélot est professeur de littérature française à l’université de Lyon 3 où il dirige le « Centre d’étude des dynamiques et des frontières littéraires ». Il est notamment l’auteur de Poétique d’Yves Bonnefoy, Droz, 1983 ; Baudelaire : violence et poésie, Gallimard, 1993. Les inventions littéraires de la photographie, PUF, 2003 ; Au commencement était la faim : traité de l’intraitable, Encre marine, 2005 ; Géricault. Le Radeau de la Méduse. Le sublime et son double, Manucius, 2013.

 


Lundi 8 avril 2019

L’Homme qui tua Liberty Valance 

de John Ford

Séance animée par Camille Riquier (ICP)

« Quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende. » Cette réplique en forme d’aveu résume l’état d’esprit de John Ford, alors dans le dernier tournant de sa carrière. Mais elle entame à peine le mythe de la conquête de l’Ouest tel qu’il l’a lui-même forgé. Car si le cow-boy Doniphon, aussi vif pour dégainer que malchanceux en amour, tire sa révérence et laisse sa place à Stoddard, le frêle politicien, tous deux auront finalement contribué à briser la loi du plus fort. L’homme qui tua Liberty Valance raconte avec force le long cheminement d’une contrée sauvage vers la démocratie, à travers un triangle amoureux et une série d’affrontements.

Camille Riquier est vice-recteur à la recherche à l’Institut Catholique de Paris, où il enseigne la philosophie. Corédacteur des Annales bergsoniennes, il est membre du comité éditorial de la revue Esprit. Il a publié de nombreux livres et articles, parmi lesquels : Archéologie de Bergson : temps et métaphysique (2009) et Philosophie de Péguy ou les mémoires d’un imbécile (2017). Il est intervenu en 2017 au colloque « Faut-il avoir peur ? René Girard penseur de la violence »

Nous vous proposons également le commentaire de Jean-louis Salasc, à la suite du débat lancé par la conférence de Camille Riquier.

Liberty Valance JL Salasc


Lundi 3 juin 2019 à 18h30

Silence

de Masahiro Shinoda

Séance animée par Bernard Patary

Au XVIIe siècle, deux prêtres jésuites, le père Rodrigues et le père Garrpe, débarquent sur les côtes japonaises. Dans ce pays où la religion chrétienne est interdite et ses fidèles persécutés, les deux missionnaires sont accueillis avec enthousiasme par les croyants, obligés de se cacher pour pratiquer leur foi. Le but des deux Occidentaux est d’aider à réimplanter le christianisme dans le pays, mais également de découvrir la vérité sur leur mentor, le père Ferreira, mystérieusement disparu après sa capture par les autorités cinq ans plus tôt…  .

BANDE ANNONCE ET INTERVENTION DE BERNARD PATARY

Adapté du roman éponyme de Shusaku Endo (également coscénariste sur ce film), Silence  (de 1971) revient sur le conflit culturel provoqué par l’arrivée de missionnaires jésuites dans le Japon du XVIIe siècle.Quarante-cinq ans avant le film de Martin Scorsese, le cinéaste Masahiro Shinoda, figure clé de la Nouvelle Vague japonaise, questionnait déjà la difficile compatibilité entre la nature humaine et l’exigence de la foi.


Bernard Patary, qui animera la séance du 3 juin , est professeur d’histoire géographie au lycée Paul Claudel (Paris). Il a notamment publié aux éditions Karthala « L’institution missionnaire en Asie (XIXe-XXe siècles) », le collège général de Penang : un creuset catholique à l’époque coloniale.

Bibliographie

Pierre Dunoyer, Histoire du catholicisme au Japon ; 1543-1945, Cerf, 2011.

Idem, Shûsaku Endô, Un nouveau Graham Greene au Japon, Cerf 2014.

Nathalie Kouamé, Le christianisme à l’épreuve du Japon médiéval, Paris, Karthala, 2016

Bernard Patary, L’Institution missionnaire en Asie, XIXe-XXe siècles, le collège général de Penang, un creuset catholique à l’époque coloniale, Karthala, Paris, 2016

Idem, « Inculturation », in Dictionnaire des Concepts nomades en Sciences Humaines, tome 2, dir. Olivier Christin, Métailié, Paris, 2016

Hélène Vu Thanh, Devenir Japonais, La mission jésuite au Japon (1549-1614), Paris-Sorbonne, 2016.